graphiste, Zürich
Ça m’a complètement surpris. C’était tout simplement magnifique : cette sensation d’être dans un état totalement différent, cette conscience élargie… Je ne m’y attendais pas du tout. L’école et nos parents nous avaient martelé : « Ne prenez jamais de drogue ! » Les drogues étaient diabolisées. Les souvenirs du Platzspitz sont restés longtemps présents. Ma première expérience avec l’ecstasy a complètement bouleversé cette image. J’ai tout de suite compris ce que signifiait « psychédélique ».
Aujourd’hui, je prends du LSD deux à trois fois par an, souvent avec des amis, dehors dans la nature ou lors d’une fête. Ce genre de chose ne devrait pas être criminalisé. J’ai trouvé un bon rapport aux substances : les psychédéliques font partie de mon mode de vie. J’ai vraiment hâte de pouvoir continuer, même quand je serai vieux. Mais le chemin a été long et difficile. Mon histoire montre qu’il vaut mieux ne pas consommer quand on est ado.
Je suis grandi dans un petit canton suisse, en milieu rural. À l’époque, il n’y avait pratiquement aucune offre culturelle pour les jeunes. C’était le moment où l’ecstasy faisait son apparition dans la culture pop et j’ai tout de suite su que je voulais essayer. On entendait parler de soirées techno clandestines dans les montagnes – ça nous intéressait bien sûr.
On fumait beaucoup de cannabis, qu’on se procurait auprès du dealer local. C’est par son intermédiaire qu’on a découvert ces soirées illégales et qu’on s’est retrouvés à une énorme soirée Goa. J’avais 15 ans. On ne connaissait personne, mais on s’est tout de suite intégrés et on s’est plongés tête baissée dans cette scène. La consommation de substances en faisait naturellement partie.
On a alors beaucoup expérimenté, en toute conscience, et on a emprunté des livres à la bibliothèque. L’organisation Eve & Rave avait déjà publié à l’époque des guides sur la consommation responsable. On s’est informés : ce qu’on peut mélanger, ce qu’il ne faut pas. De cette époque, il me reste des souvenirs marquants. Comme ce dimanche matin, après une longue nuit de fête, où on s’est fait un dernier trip et qu’on a roulé dans l’herbe en rigolant. On se délectait de ces expériences. Bon sang, qu’est-ce qu’on a fait la fête ! Des années incroyablement intenses.
Dans notre cercle d’amis, il y avait depuis des années une règle d’or : tout est permis, mais on ne touche pas à l’héroïne. Bien des années plus tard, c’est pourtant arrivé. Et ça a tout changé. Du jour au lendemain. Un jour, je me suis réveillé sous l’effet de l’héroïne dans un parc, recouvert d’un manteau de neige. J’ai pris la décision la plus importante de ma vie : j’ai tout quitté. Mes amis, mon travail, mon canton. Je suis convaincu que cette décision m’a sauvé la vie.
Aujourd’hui, je peux dire non sans difficulté. Je suis plus âgé, j’ai une bonne estime de moi et je connais mes limites. Les substances ne devraient jamais être le sens de la vie. À l’adolescence, c’était le cas pour moi. Aujourd’hui, je peux apprécier la consommation sans avoir besoin de l’excès. La plupart des gens que je fréquente aujourd’hui ont découvert les substances tard. Ils sont en pleine vie et ils les gèrent bien mieux que nous, ados, à l’époque.
J’aime le LSD. Les trips résonnent encore et enrichissent ma vie. Ces expériences me réconcilient avec la vie autant qu’avec la mort. La nature est plus grande qu’on ne le pense et nous, les humains, on ne la comprend que très partiellement. Je me considère comme faisant partie de la planète, de l’univers, intégré dans un cycle. Est-ce que je me distingue d’un brin d’herbe ? C’est la même étoffe ! Si tu penses que chaque brin de végétation a sa raison d’être, alors tu traites aussi les gens différemment.
Ma vision de l’humanité est aujourd’hui bien plus positive qu’avant. Je suis devenu plus ouvert. J’en suis convaincu : le monde serait meilleur si chaque personne pouvait essayer le LSD une fois avec des amis dans la nature.
Notre politique en matière de drogues est restée figée depuis les années 90 et doit être adaptée à la réalité. Une consommation irresponsable est possible avec presque toutes les substances. L’État pourrait taxer la vente. Je ne vois que des gagnants dans une telle solution. Ce serait bon pour la santé et il n’y aurait plus de marché noir.
L’ivresse fait partie de l’être humain. La société doit apprendre à la gérer. Là d’où je viens, tout le monde se saoule, tout simplement. Les dégâts sont immenses.
Mon utopie : pouvoir se procurer des substances légalement en pharmacie. Elles seraient pures et dosées avec précision.
À 17 ans, j’aurais moi aussi écouté un sermon de dix minutes. J’aurais été content d’avoir un point de contact. Les gens ont tellement peur de parler de consommation. Le seul qui en savait plus que nous, c’était notre dealer – pas vraiment la personne de référence idéale.