cadre dans une grande entreprise, Lausanne (VD)
J’occupe un poste de direction dans une grande entreprise. Je savais déjà, enfant, que je voulais faire carrière. Je viens d’une famille modeste et, dès douze ans, je devais travailler si je voulais m’offrir quoi que ce soit. J’ai toujours su que je voulais mener une vie plus aisée que celle de mes parents. Aujourd’hui, je travaille beaucoup, je suis ambitieuse – et comme je travaille beaucoup, je m’accorde parfois une récompense.
J’aime consommer, mais ma vie quotidienne passe toujours en premier. Si j’ai une présentation importante le lundi ou des activités avec ma fille, je ne consomme rien le week-end. Je ne consommerais jamais non plus pour mieux travailler. Au boulot, les substances sont hors de question. La coke, ce n’est pas mon truc. Je préfère de loin le LSD et l’ecstasy. Ça me permet de ressentir un lien fort avec les autres – je me sens joyeuse, légère, je peux oublier mes soucis. Ma consommation fait renaître l’enfant qui est en moi : les paillettes, les déguisements. Ça donne du sel à la vie, de l’énergie.
Grâce à ces substances, je suis devenue une meilleure personne – j’en suis convaincue. Je suis plus empathique, plus ouverte, plus spirituelle. C’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle je consomme : ce sentiment de « ne faire qu’un ». Je ne consomme jamais seule, toujours avec des gens qui me sont chers. On fait partie de quelque chose de plus grand, d’une communauté.
Pratiquement tous mes amis consomment. À part quelques anciens camarades de classe, je ne connais presque personne qui ne consomme pas. Ce sont des gens avec une vie bien remplie – chefs, médecins, informaticiens, parents. Je dois quand même préciser que je connais plus de papas que de mamans qui restent dans la consommation. Les femmes avec des enfants se consacrent sans doute plus souvent uniquement à leur rôle de mère. Je dis ça sans jugement – mais je suis plutôt l’exception. Pour moi, c’était clair dès le début : je n’allais abandonner ni mon travail, ni ma vie festive. Ça ne m’aurait fait que du mal. Je souhaite qu’un jour ma fille dise que je suis une femme forte, qui mène sa vie et qui est toujours là pour elle – sans jamais s’être sacrifiée.
Quand je consomme, j’oublie souvent que je fais quelque chose d’illégal. Mais s’il y a un contrôle de police, je pense immédiatement à ma fille – je panique à l’idée qu’on m’arrête ou que l’APEA débarque. Ça me stresse vraiment. Alors je me rappelle que j’ai juste de petites quantités sur moi et que mes pensées s’emballent.
Je pense qu’on devrait légaliser toutes les substances. Ça n’aurait que des avantages : revenus pour l’État, qualité garantie, réglementation.
Dans mon entreprise, on sait qui fait partie de la bande des fêtards et qui n’en fait pas partie. On s’est croisés quelque part, ou quelqu’un a mentionné où il allait le week-end. Mais au boulot, ça ne se dit pas. Une fois, j’ai croisé dans une boîte un collaborateur que j’avais embauché une semaine avant. Ma pilule commençait tout juste à faire effet et je me planquais au bar. Il n’était clairement pas du genre à traîner là – il venait sans doute d’arriver en ville. Heureusement, il ne m’a pas vue. Ça aurait été terrible.
Je savais déjà ado que je voulais jouer avec les limites de la perception. J’ai toujours eu cette grande curiosité – avec peu de peur.
Je ne buvais presque pas d’alcool, mais je faisais des trips. Je ne le regrette pas, encore aujourd’hui. À 14 ans, j’étais très peu sûre de moi, pleine de doutes. La MDMA m’a montré que je pouvais me sentir autrement. J’ai découvert cet amour universel, appris à ressentir une vraie compassion – envers les autres, mais aussi envers moi-même. Elle m’a permis d’accepter mes côtés sombres avec bienveillance. Petit à petit, j’ai appris à ramener ce sentiment dans mon quotidien. Je suis encore aujourd’hui heureuse d’avoir commencé si tôt.
Malgré tout, ça me rend nerveuse d’imaginer que ma fille pourrait bientôt commencer à consommer. Elle a huit ans. Je m’inquiéterais énormément. Pour l’instant, elle sait juste que j’aime faire la fête. Je l’ai déjà emmenée à des raves en journée, quand je savais que c’était safe pour elle. Elle adore danser et veut déjà devenir DJ. Son deuxième métier de rêve, c’est policière – ce qui pourrait poser problème.
Un jour, je lui en parlerai. Je lui expliquerai que ça peut être fun, mais qu’il ne faut jamais perdre de vue ses objectifs. Les substances, c’est comme le sexe : ça embellit la vie, mais c’est pas une raison d’être. Ce sont des cadeaux de la nature – ou des chimistes. Il faut en profiter, mais connaître ses limites.